She Okitundu : « Les élections auront lieu le 23 décembre et Joseph Kabila ne sera pas candidat »

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Chef de la diplomatie de la République démocratique du Congo (RDC) et vice-premier ministre depuis décembre 2016, Léonard She Okitundu répond au Monde dans le cadre de l’émission « Internationales », en partenariat avec TV5 Monde et RFI. Le pays est isolé sur la scène internationale à cause du report des élections générales qui devaient intervenir avant la fin 2016. Ce qui a permis au président, Joseph Kabila, dont le mandat arrivait à terme le 19 décembre 2016, de se maintenir au pouvoir.
Est-ce que vous pouvez confirmer que les élections prévues désormais le 23 décembre 2018 auront bien lieu ?

Léonard She Okitundu Elles auront bien lieu le 23 décembre comme prévu dans le calendrier électoral publié par la Commission électorale nationale indépendante [CENI]. Le dépôt des candidatures sera ouvert le 24 juin pour les législatives et les provinciales et à partir du 24 juillet pour la présidentielle.

Est-ce que le président Kabila passera bien la main le 23 décembre ?

Le président de la République a déjà répondu à cette question. Le dépôt des candidatures se fera conformément à la Constitution. Quand les candidatures seront connues, les doutes seront levés.

Pourquoi Joseph Kabila ne lève-t-il pas les doutes dès maintenant en déclarant qu’il ne se présentera pas ?

Ces doutes ne sont pas justifiés. Le président Kabila a bien précisé qu’il respecterait la Constitution.
Il l’avait déjà dit en 2016 et il est toujours au pouvoir…

C’est parce qu’il y a eu des circonstances qui ont fait que des élections ne pouvaient pas être organisées et qu’il fallait les reporter.

Pourtant, la majorité présidentielle n’a toujours pas désigné de candidat…

Nous nous rencontrons souvent et la majorité présidentielle se prépare à présenter un candidat.

Concernant les élections, des doutes s’expriment sur les fichiers électoraux. Il y a notamment 8 millions d’inscrits qui semblent douteux. Quand les listes seront-elles rendues publiques, comme le réclame la société civile ?

Il n’y a pas de problème insurmontable. La Commission électorale a procédé au premier « nettoyage » des fichiers. De 46 millions d’électeurs, nous sommes descendus à 40 millions. Ce nouveau fichier a été soumis à un audit de l’Organisation internationale de la francophonie [OIF]. Les conclusions de l’OIF n’ont pas remis en cause la totalité du fichier. Les listes vont être affichées, d’abord de manière provisoire, puis définitivement. Mais il n’y a pas d’élections parfaites. Nous allons prendre en compte les insuffisances relevées pour les prochaines échéances.

Les machines à voter commandées en Corée du Sud font l’objet de suspicions. Etait-ce raisonnable de choisir ce modèle fragile, cher et sujet à caution ?

Si on a choisi ces machines, c’est pour réduire les coûts. Je vous rappelle que le budget des élections en RDC est de 1,2 milliard de dollars [1 milliard d’euros]. Nous avons choisi de les financer sur nos fonds propres pour des raisons de souveraineté. La Constitution interdit le vote électronique. Ces machines (…) servent simplement à imprimer un bulletin qui permet aux électeurs de voter, ce n’est pas un vote électronique. Le Brésil va bientôt utiliser les mêmes machines pour ses élections. Ce n’est pas n’importe quel pays !

Le 8 juin, la Cour pénale internationale a acquitté en appel Jean-Pierre Bemba. Pourra-t-il rentrer en RDC ? Et pourra-t-il se présenter à la présidentielle ?

Ce n’est pas à moi de déterminer si une personne est habilitée à concourir ou pas pour les élections. S’il dépose sa candidature, la CENI l’examinera. Quant à son retour, il n’y a pas de problème à ce qu’il revienne. Ce n’est pas le gouvernement qui l’a chassé. Il est parti de sa propre volonté [en 2007].

Y a-t-il des charges judiciaires qui pèsent sur lui en RDC ?

Je ne suis pas en mesure de répondre et je ne suis pas informé que Jean-Pierre Bemba a un dossier judiciaire.

L’autre chef de file de l’opposition en exil, Moïse Katumbi, est sous le coup d’une condamnation à trois ans de prison. Quelle crédibilité peut avoir une élection dont les principaux opposants sont écartés à coups de décisions de justice ?

Moïse Katumbi est parti légalement à l’étranger pour se soigner avec l’autorisation des autorités judiciaires. S’il rentre au pays, il sera aux mains de la justice et retrouvera la situation qui était la sienne avant son départ. Ce n’est pas une question politique.
Est-ce que vous regrettez que l’église catholique milite en faveur des élections et ait appelé à des marches dans la rue ?

Je rappelle que la RDC est une République laïque et non catholique, où il y a une indépendance réciproque entre les cultes et les autorités. Les autorités ne se mêlent pas de ce qui se passe dans les cultes, et les églises ne se mêlent pas de politique. C’est un principe important qui est violé systématiquement. L’église a été autorisée à jouer les bons offices – et non pas servir de médiateur – au titre de la société civile.

Plusieurs pays, comme l’Angola et l’Ouganda, souhaitent que les élections aient lieu dans les meilleurs délais dans votre pays. Ils s’inquiètent d’un risque de chaos à leurs frontières…

Ces pays sont-ils des exemples de démocratie ? Regardez le pluralisme politique au Congo ! Est-ce que les citoyens de ces pays peuvent faire la même chose ? Nullement. Donc, nous n’avons pas de leçon de démocratie à recevoir. Nous sommes un pays souverain, un point c’est tout.

Vous avez très vivement réagi à la remarque d’Emmanuel Macron, lors de sa réception du président rwandais, Paul Kagame, à l’Elysée, où il disait qu’il soutenait l’initiative du Rwanda et de l’Angola sur la RDC. Avez-vous l’impression d’être lâché par la France ?

Je ne sais pas. Ce que nous avons regretté, c’est qu’on puisse, comme ça, déclarer depuis l’extérieur qu’il y a une initiative sans que nous soyons tenus au courant. Nous avons très courtoisement convoqué les représentants de ces pays amis. Il n’y a pas eu de suite. Jusqu’à présent, à part cette petite phrase, nos relations avec la France sont bonnes.

Est-ce que vous avez l’impression qu’il y a un complot contre le Congo ?

Nous ne voulons pas vivre dans un climat complotiste. Il s’est passé quelque chose, la fameuse « initiative », sur laquelle nous voulons des éclaircissements. Ce que nous voulons simplement, c’est que les règles qui régissent les relations internationales soient respectées.

Voyez-vous d’un mauvais œil le fait que la France soutienne la candidature de la ministre rwandaise des affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, au poste de secrétaire générale de l’OIF ?

Je n’ai aucun problème avec Mme Mushikiwabo, qui est une grande ministre des affaires étrangères. (…) Ce qui nous a chagrinés, c’est que le président français a agi comme s’il voulait mettre tous les autres membres de la Francophonie devant le fait accompli. Comme si on voulait imposer quelqu’un.

Dans un contexte de tensions croissantes avec la Belgique, vous avez ordonné la fermeture de la Maison Schengen, qui était chargée de concentrer les demandes de visas pour plusieurs pays européens. Ne regrettez-vous pas cette décision qui punit les Congolais en les privant de visas ?

Ce sont des mesures de rétorsion. Mais qui a commencé ? C’est la Belgique. Elle a suspendu sa coopération avec la RDC en réorientant les 25 millions – d’euros – affectés aux structures gouvernementales vers les ONG. Elle sous-entend que cet argent serait détourné par le gouvernement. Ça ne se fait pas. Ce sont des propos humiliants. Cette mesure-là est la goutte qui a fait déborder le vase.

Depuis un an, le ministre des affaires étrangères belge fait des commentaires acerbes contre notre gouvernement. Il y a longtemps que la RDC est indépendante. Un responsable belge ne peut pas se comporter comme dans une métropole de la vieille époque. C’est terminé ça. C’est à la Belgique de faire le premier pas. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés quand on prend des mesures contre nous. Je veux ajouter que nous n’avons pas interdit à la Belgique de délivrer des visas. Nous avons retiré la protection diplomatique à la Maison Schengen, la Belgique n’a qu’à se réorganiser.
Avec l’ONU aussi, vos relations sont tendues. Vous avez boycotté une conférence sur l’aide internationale…

Nous n’avons pas récusé la solidarité internationale. Mais quand on prépare une conférence internationale humanitaire sur la RDC, le principal partenaire est le gouvernement de la RDC. Vous ne pouvez pas organiser une conférence à notre insu. Cela ne se fait nulle part. Les relations internationales sont basées sur la souveraineté.

Des pans entiers du territoire échappent à votre contrôle. Comment expliquez-vous que votre armée ne parvienne pas à venir à bout des groupes armés dans l’est de la RDC alors que vous demandez à la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) de quitter le pays d’ici à 2020 ?

Il y a des groupes armés qui sévissent, mais un grand effort a été fourni. La Monusco, qui a pour mandat de défendre les populations civiles, n’a pas joué un rôle actif. Il y a aussi des complicités de ces groupes armés avec certains pays limitrophes. La RDC est sous embargo et à chaque fois que nous voulons acheter des armes, on nous en empêche.

Est-ce que vous ne laissez pas pourrir certaines situations, comme en Ituri par exemple, pour justifier le maintien au pouvoir du président Kabila ?

Ce sont des procès d’intention qui ne sont basés sur rien.

L’agence Bloomberg a révélé que le président et sa famille sont à la tête d’un empire qui génère des centaines de millions de dollars. Comment peut-on être à la tête d’une telle richesse alors que le pays est aussi pauvre ?

Où est cet empire ? Quel est-il ? On ne peut pas accuser les membres du gouvernement de détournement. Tout ça, ce sont des racontars.

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