Le dernier numéro de la revue Politique africaine (Editions Karthala) est consacré à Frantz Fanon, psychiatre martiniquais et auteur du célèbre essai Peau noire, masques blancs, écrit en 1952. Sa pensée sur laquelle reviennent sa biographe Alice Cherki, mais aussi Achille Mbembe, Joseph Tonda et Jean-François Bayart, entre autres, trouve une résonance particulière dans le monde francophone. Une aire géographique à laquelle il appartenait et où il est resté moins étudié, paradoxalement, que dans le monde anglophone.

Frantz Fanon est mort très jeune, en 1961, à l’âge de 36 ans, emporté par une leucémie. Comme Steve Biko, leader sud-africain du Mouvement de la conscience noire (Black Consciousness Movement, BCM), médecin tué en prison en 1977 à 31 ans, il était préoccupé par le traitement des blessures psychologiques infligées par la colonisation. Les deux hommes ont laissé un héritage fondamental aux générations suivantes qui ont pensé, vécu et qui militent encore pour la décolonisation.

Fanon est toujours cité, repris et largement commenté dans le monde anglophone, notamment en Afrique du Sud, comme le souligne Achille Mbembe dans un entretien publié par Politique africaine dans son dernier dossier. « Pour Fanon, explique-t-il, la décolonisation est un vaste projet de destruction radicale d’un ordre du monde corrompu par le racisme, une sorte de recommencement absolu porté par un sujet neuf, la sortie de la tutelle de l’Occident et l’inauguration sans condition d’un temps véritablement planétaire ».

Une icône en Afrique du Sud

L’universitaire Nigel C. Gibson revient lui aussi sur l’importance de Fanon pour les mouvements étudiants sud-africains de 2015. Ceux-ci ont démarré en protestation contre les vestiges encore bien palpables de la suprématie blanche, avec une mobilisation intitulée « Rhodes must fall », qui a réussi à faire déboulonner une statue de l’ancien colon britannique à l’Université. La colère s’est ensuite propagée sous le slogan « Fees must fall », qui revendique la baisse des frais d’inscription.

Nigel C. Gibson décrypte les termes parfois simplistes du débat, en Afrique du Sud, qui peut suivre une lecture trop rapide de Frantz Fanon, mais note aussi l’existence d’une pensée critique laissée dans son sillage. « De nombreux manifestants ont brandi Frantz Fanon et Steve Biko, presque comme des icônes. […] Pour certains membres du mouvement étudiant, Fanon a rapidement servi de justification […] d’une action violente et de la destruction de biens matériels comme une fin en soi et une mesure de la décolonisation. Ces références décontextualisées, réductrices et superficielles à Fanon se reflètent dans les réponses publiées dans la presse. »

Une décolonisation des mentalités qui tarde en France

Paradoxalement, Frantz Fanon revient en force en France, où il est resté moins étudié et connu qu’aux Etats-Unis. Sa biographe, Alice Cherki, a estimé que dans l’ex-métropole coloniale française, « pays où la guerre d’Algérie n’a pas eu lieu », Fanon, qui a vécu en Algérie et se définissait comme Algérien, est devenu le « philosophe maudit ». Banni des programmes de lecture parce qu’il montre à quel point la notion de race hante la République. D’où le besoin de « Mobiliser Fanon », le titre de la revue Politique africaine. La raison, maintes fois soulignée dans ses ouvrages par Achille Mbembe, en est toute simple : « La France n’a pas décolonisé ses mentalités », dit-il.

Outre le déni à l’œuvre sur les méfaits de la colonisation, les symptômes d’une post-colonie persistante sont à la fois multiformes et diffus. Ils vont du refus des autorités de procéder à des statistiques « ethniques » qui permettraient de mieux mesurer les inégalités au film Intouchables, un succès au box office français, jugé « raciste » aux Etats-Unis, parce qu’il voit l’acteur Omar Sy incarner tous les clichés correspondant au Noir, en passant par des sommets France-Afrique qui suintent encore le paternalisme des années 1960…

Démonter les rouages du racisme reste donc d’actualité, d’où la nécessité de « relire Fanon », selon le politologue français Jean-François Bayart. Auteur du célèbre essai sur L’Etat en Afrique, la politique du ventre (Fayard, Paris, 1989), ce dernier se livre à une analyse critique sans complaisance sur les limites de la pensée de Fanon, qui selon lui « réduit la situation coloniale à un antagonisme binaire ». Et « se prend à rêver d’un Fanon qui aurait lu les textes alors disponibles de Gilles Deleuze ou de Michel Foucault… »

Les luttes des minorités dites « visibles » dans la France de 2017 s’emparent de Frantz Fanon comme les étudiants d’Afrique du Sud, pour faire valoir leurs droits et exiger d’être traitées sur un pied d’égalité. Même s’il y a comme un grand vide à combler dans la production d’idées francophones, depuis la disparition du psychiatre martiniquais. Ce que s’emploient à faire Achille Mbembe, et ici la revue Politique africaine.

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